Méridien de sang

Voici l’enfant. Il est pâle et maigre, sa chemise de toile est mince et en lambeaux. Il tisonne le feu près de la souillarde. Dehors s’étendent des terres sombres retournées piquées de lambeaux de neige et plus sombres au loin des bois où s’abritent encore les derniers loups. Sa famille ce sont des tâcherons, fendeurs de bois et puiseurs d’eau, mais en vérité son père a été maître d’école. Il ne dessoûle jamais, il cite des poètes dont les noms sont maintenant oubliés. Le petit est accroupi devant le feu et l’observe.
L’année de ta naissance. Trente-trois. On les appelait les Léonides. Mon Dieu toutes ces étoiles qui tombaient. Je cherchais du noir, des trous dans les nuées. La Grande Ourse sombrait.
La mère morte depuis quatorze ans a nourri dans son sein la créature qui allait l’emporter. Jamais le père ne prononce son nom, l’enfant ne le connaît pas. Il a en ce monde une sœur qu’il ne reverra pas. Il observe, pâle et pas lavé. Il ne sait ni lire ni écrire et déjà couve en lui un appétit de violence aveugle. Toute l’histoire présente en ce visage, l’enfant père de l’homme.

Cormac McCarthy Méridien de sang.

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Le carnet du bois de pins F Ponge

Cela relègue très haut et très doux les effets du vent, les oiseaux et les papillons eux-mêmes. Et le concert vibrant de myriades d’insectes.

D’aspect sénile, chenu comme la barbe des vieillards nègres.

On est très bien là-dessous, tandis qu’aux faîtes il se passe quelque chose de très doucement balancé et musical, de très doucement vibrant.

Il faut qu’à travers ces développements (au fur et à mesure caducs, qu’importe) la hampe du pin persiste et s’aperçoive. 

Tels mâts du pied jusques à mi-hauteur

Tout frisés, lichéneux comme un vieillard créole,

Sans nulle gêne entre eux de lianes ou de cordes,

{(Sans planche lisse au sol)

{ Sans planches lavées au sol mais des tapis épais,

(coiffures)

Et portant au ciel des {

chapeaux coniques et verts

Que traverse le vent, qui tamisent la lumière…

Non des voiles tendues, mais quelques fruits serrés

Comme des ananas… 

9 août 1940. — Le soir. 
Non !

Décidément, il faut que je revienne au plaisir du bois de pins.

De quoi est-il fait, ce plaisir ? — Principalement de ceci : le bois de pins est une pièce de la nature, faite d’arbres tous d’une espèce nettement définie ; pièce bien délimitée, généralement assez déserte, où l’on trouve abri comme le soleil, contre le vent, contre la visibilité ; mais abri non absolu, non pas isolement. Non ! C’est un abri relatif. Un abri non cachottier, un abri non mesquin, un abri noble.

C’est un endroit aussi (ceci est particulier au bois de pins) où l’on évolue à l’aise, sans taillis, sans branchages à hauteur d’homme, où l’on peut s’étendre à sec, et sans mollesse, mais assez confortablement.

Chaque bois de pins est comme un sanatorium naturel, aussi un salon de musique… une chambre, une vaste cathédrale de méditation (une cathédrale sans chaire, par bonheur) ouverte à tous les vents, mais par tant de portes que c’est comme si elles étaient fermées. Car ils y hésitent.

Ô respectables colonnes, mâts séniles !

Colonnes âgées, temples de la caducité.

Rien de riant, mais quel confort salubre, quelle température des éléments, quel salon de musique sobrement parfumé, sobrement adorné, bien fait pour la promenade sérieuse et la méditation. 

Tout y est fait, sans excès, pour laisser l’homme à lui seul. La végétation, l’animation y sont reléguées dans les hauteurs. Rien pour distraire le regard. Tout pour l’endormir, par cette multiplication de colonnes semblables. Point d’anecdotes. Tout y décourage la curiosité. Mais tout cela presque sans le vouloir, et au milieu de la nature, sans séparation tranchée, sans volonté d’isolation, sans grands gestes, sans heurts.

Par-ci, par-là, un rocher solitaire aggrave encore le caractère de cette solitude, force au sérieux. 

Ô sanatorium naturel, cathédrale heureusement sans chaire, salon de musique où elle est si

{discrète

{douce et reléguée
dans les hauteurs (à la fois si sauvage et si délicate), salon de musique ou de méditation — lieu fait pour laisser l’homme seul au milieu de la nature, à ses pensées, à poursuivre une pensée…

… Pour te rendre ta politesse, pour imiter ta délicatesse, ton tact, (instinctivement je suis ainsi) — je ne développerai à ton intérieur aucune pensée qui te soit étrangère, c’est sur toi que je méditerai :

« Temple de la caducité, etc. » 

« Je crois que je commence à me rendre compte du plaisir propre aux bois de pins. »
Francis Ponge

Jour Mallarmé

Angoisse

Je ne viens pas ce soir vaincre ton corps, ô bête
En qui vont les péchés d’un peuple, ni creuser
Dans tes cheveux impurs une triste tempête
Sous l’incurable ennui que verse mon baiser:

Je demande à ton lit le lourd sommeil sans songes
Planant sous les rideaux inconnus du remords,
Et que tu peux goûter après tes noirs mensonges,
Toi qui sur le néant en sais plus que les morts:

Car le Vice, rongeant ma native noblesse,
M’a comme toi marqué de sa stérilité,
Mais tandis que ton sein de pierre est habité

Par un coeur que la dent d’aucun crime ne blesse,
Je fuis, pâle, défait, hanté par mon linceul,
Ayant peur de mourir lorsque je couche seul.

Stéphane Mallarmé

Qualia ?

David de Sciences Etonnantes et M Phi

A propos d’un problèmes de philosophie sur lequel s’affrontent dualistes et matérialistes, fonctionnalistes et sciences cognitives

Sur ce sujet présenté avec beaucoup de simplicité, j’avoue prendre partie plutôt pour un fonctionnalisme pur et dur à la Dennett.

Je considère que l’émergence de la poésie se suffit à elle-même. Qu’il n’est nul besoin de postuler l’existence de l’âme, d’avoir recours à une quelconque spiritualité pour expliquer  la sensibilité à la beauté, à la laideur, le spectre infini des émotions. Que ça n’est en rien réducteur de n’y voir que des successions de réactions physico-chimiques dans le cerveau.
Que même l’aveu de cette sorte de banalité cérébrale est en soi, quelque chose d’extrêmement poétique.

Bonnes réflexions à ce visionnage

Le monde dans lequel nous vivons est dokos

J’ai lu quelque part, sur un téléscripteur sans doute, que “le monde dans lequel nous vivons est dokos.”

Un tissus relationnel est constitué de messages, de déclarations de liens indéfectibles que les années n’effacent jamais tout à fait. Nous tissons inlassablement cette trame qui nous lie, d’échanges de mots, d’affectueuses promesses d’humanité, cette étoffe nous réchauffe.
De plus en plus d’appareils nous relient ces gages d’amitié. Depuis les signaux de fumée de nos ancêtres, les tambours, les plis cachetés, le poney express, les fils du télégraphe, les lignes téléphoniques,  jusqu’aux fils d’infos de nos smartphones aux vibrantes manifestations, les moyens qui postent un mot de sympathie par-delà les kilomètres tissent une nouvelle toile.

Que le papier se soit mué en écran, les mots en images, l’émotion transmise  n’en est pas moins authentique, elle se conjugue sur tous les modes jusqu’aux plus électroniques. Mon empathie, ce sentiment ressenti dans ma chair et investit par un être de chair. Au cœur de cet écheveau  quelques uns de mes innombrables amis virtuels parviennent à me toucher de leur ferveur.

L’émetteur de l’affectueuse missive signe d’un sang electrique, s’épanche sur un papier digital, 140 ou 280 caractères deviennent l’extension de sa chair transcrite en mots sur un clavier tactile. Le transport informatique du sentiment transporte mon esprit à cette lecture, de ces mots surgissent une voix ou une main caressante, le souvenir d’un être chère.

Et puis un jour, un test fut pensé par Alan Turing, vu par certains comme la singularité de intelligence artificielle. La fiabilité de cette intelligence sera reconnue lorsque qu’aucun interlocuteur, lors d’un échange de messages, ne parviendra plus à discerner l’homme de la machine. Le témoignage affiché de cette affection pourrait n’avoir été alors émi que par des algorithmes, des rouages métalliques bien huilés.

Mais, alors, mes amis !!!  Lesquels d’entre vous êtes codés, de silice, algorithmiques ?

 

Dokos

 

Test de Turing

Salamandre

CHRONIQUE-SALAMANDRE-DANS-LE-FEU

Fantasme hypnagogique
Tu es là, Brûlure
Ton puits ardent irradie

Entre des berges plissées
Ta rivière incandescente
Ruisselle dans mes pensées

Et mon écorce fond
Sous ta radiance
Songe pyrophile

Tu ravives la sensation
Épidermique
De nociception

Ton touché, Ignifère
Sur ma peau cendrée
Est hypodermique

Tu nous extirpes des brumes

Tous nos sens en éveil
Et nos chairs à vif
Confondues

Chahrazade

Chahrazade se tut. Le roi, visiblement embarrassé, se demandait de quelle manière il devait s’y prendre pour connaître la fin de l’histoire (…). Ce que vous venez d’entendre, insinua alors la conteuse, n’est rien en comparaison de ce que je me propose de vous révéler la nuit prochaine… si je reste en vie et si le roi m’accorde un délai pour la raconter. Mon histoire comporte en effet nombre d’épisodes plus beaux et plus merveilleux encore que ceux dont je vous ai régalés. Alors le roi se dit en lui-même : «Par Dieu! Je ne la tuerai que lorsque j’aurai entendu la suite. Me voilà bel et bien obligé de reporter sa condamnation au lendemain.»

Les Mille et Une Nuits