Tu écris sur moi

Jaillissant à ma source
Tes doigts irriguent
De tes lettres liquides.
Sur mes vélins vergés
Tes mots s’écoulent,
En larges biefs.

Je suis ton manuscrit curviligne,
Ta main à l’écriture fluide esquisse
Sur ma peau devenue véline,
Ces torrents de cursives
Qui creusent de profondes ravines.

Tes enluminures sont
Des sillages d’esquif
Qui m’encrent jusqu’à l’aber.

En avril

Approvisionne moi
De ton huile fertile,
Mes chaînes sessiles
Pressées contre tes cernes

Je puise aveuglément
Mes suppliques racinaires
Au cœur de ta ramure
Et de ta douceur profuse 

Abonde mon sol
D’un couvert prolixe
Que d’un seul point 
Jaillisse l’univers

La Bièvre

Patiemment j’exhume 
Ces fragrances ensevelies
J’explore ces bitumes 
De la poterne des peupliers
Où se dissimule cette rivière
Qui coule au fond de la terre

J’enjambe sous un viaduc
Ces conduites anonymes
Qui éclipsent ton cours
Aux pas indifférents de la foule

Je découvre une à une les eaux 
Ruisselantes d’un émissaire caché
Au boulevard Arago
Le bras vif et le bras mort 
Des affluents oubliés 
M’enlacent en secret

La Poutinette

Vous n’aimez pas que votre pays soit une terre d’accueil.
Vous n’aimez pas que les femmes disposent du droit d’avorter.
Vous n’aimez pas la redistribution des richesses.
Vous n’aimez pas la laïcité, ou à la rigueur si elle cible les musulmans
Vous n’aimez pas le multiculturalisme, le multilatéralisme, ce ne sont rien que des mots de … oups, attention la bien pensance vous surveille.
Vous n’aimez pas les journalopes, ils disent rien que des menteries. C’était quand-même mieux-avant. Et sur les minorités sexuelles, de toute façon, on ne peut plus rien dire …
Vous n’aimez pas la justice quand elle est indépendante du pouvoir

Alors nous avons en stock, disponible immédiatement, quelques modèles d’hommes et de femmes providentiels
– Le Moscovite : peut te choper un ours avec les dents, le tchétchène en a goûté, le syrien aussi. C’est un peu la rolls du sévèrement burné. Seul problème, grosses taxes douanières à l’import, évidemment à cause de l’Europe, pffff.
– Le Budapestois : maîtrise à merveille l’art de l’esquive illilérale. Il pourrait rivaliser avec le modèle moscovite. Un peu plus cheap, mais un bon rapport qualité prix, pas de soucis d’import.
– La Poutinette, de fabrication nationale, héritée d’une longue tradition familiale, a bien résisté face à son rival Z. Elle profite d’une financement avantageux grâce à la réussite du Moscovite, elle adoptera le multiculturalisme de son modèle.

On avait bien un modèle américain, mais il a des soucis au bout de 4 ans, si on opte pour lui, il faut être prêt au coup d’État foireux. Le modèle n’est pas garanti pièce et main d’oeuvre, on ne l’a plus en stock. Dommage, il semblait très prometteur, grande gueule, très offensif sur les minorités sexuelles et ethniques, climato-sceptique, farouche adversaire du multilatéralisme et de la fiscalité redistributive. Le toutes options, quasiment.

De l’amour du siècle antique

Ce poème de Clément Marot écrit au XVIème siècle déjà fustigeait ses contemporains, et combien c’était mieux avant.
Que les nouveaux codes dénaturent l’amour, et qu’il faudrait revenir à cette authentique façon d’aimer, le seul véritable amour auquel nous devrions revenir. Etrangement ça retentit aux travers les siècles, cette condamnation des mœurs supposées modernes, cette nostalgie des temps anciens, ces serments de s’aimer toujours
Les nouveaux vieux recyclent de vieilles recettes

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De l’amour du siècle antique

Au bon vieux temps un train d’amour régnait
Qui sans grand art et dons se démenait.
Si qu’un bouquet donné d’amour profonde
C’était donner toute la terre ronde ;
Car seulement au cœur on se prenait.

Et si, par cas, à jouir on venait
Savez-vous bien comme on s’entretenait ?
Vingt ans, trente ans, cela durait un monde
Au bon vieux temps.

Or est perdu ce qu’amour ordonnait.
Rien que pleurs feints, rien que changes on oit.
Qui voudra donc qu’à aimer je me fonde,
Il faut premier que l’amour on refonde
Et qu’on le mène ainsi qu’on le menait
Au bon vieux temps.

Clément MAROT

Ma loge

Dans ma loge intérieure
Ce cabinet de curiosités
Tu mets en scène
Tes points de sutures
Dans mon point de chute
Nos souvenirs du présent

J’y expérimente la tension, ta joie de la découverte de l’immédiat
La peur mêlée de joie, l’affolement joyeux face
A la contradiction entre mon intuition et ta réflexion

Toi, ma prévision imaginaire
J’exulte devant ton inattendu
Ma cécité attentionnelle,
Mon exaltation

Quelques calculs jetés dans le tumulte
De l’anti chambre de ma conscience
Canalisent tes proximales images,
Une broderie de points aveugles

Le message brouille,
Les souvenirs d’un présent déjà vu
Cette inconnue familière
Mon oxymore,
De longues heures exsangues
Ces langueurs exquises
Et des torpeurs ardentes
Lardent nos cœurs

Je ne connais plus du monde que ce que la courbe tes lèvres et ce que la coupe de ton âme m’en ont révélé

Asiatiques parallèles

De curieux parallèles émergent à l’issue de mon rectiligne trajet ferroviaire. Mes égarements pédestres me mènent dans le sud de la capitale. Dans le 13eme, à l’heure des migrations pendulaires où les cols blancs se pressent dans des open-space de verre et de métal, je déambule entre Asie parisienne et Val de Marne 

Au KB, de beaux cimetières aux allées perpendiculaires, bruissent de cris de perruches acclimatées aux sépultures ordonnées. L’ordre règne dans ces alignements mortuaires, les carrés militaires sont à peine plus géométriques. Seuls, les vols acrobatiques rompent cette régularité.

J’arpente l’histoire croisée des cimetières parisiens et des accidents de conteneurs à l’aéroport d’Orly.